L’Amour plus fort que la haine

roger-mac-gowen-lumiereMai 2009.
Tap, tap tap !!! Le son résonne partout.
Tap, tap, tap ! Il est comme un avertissement, comme un signal provenant de toutes les cellules.
Tap, tap, tap ! Il m’appelle à être le témoin de quelque chose que j’avais décidé de ne pas voir.
Tap, tap, tap ! Cela devient de plus en plus fort sur les fenêtres. Alors je n’ai pas d’autre choix que de rouler mon matelas contre le mur de ma cellule et de monter dessus pour essayer de voir à travers ma fenêtre.

Les fenêtres, dans nos cellules, ce sont des ouvertures au ras du plafond, de 90 cm de long sur seulement 7,5 cm de large. Et comme elles n’ont jamais été lavées, elles sont couvertes de poussière et de crasse, ce qui fait voir si mal au travers. Et voilà, j’ai juste le temps d’apercevoir un de mes amis que l’on conduit à la salle des visites où les condamnés rencontrent leur famille la veille et le jour de leur exécution. Midi moins le quart, la prison ferme et tout mouvement cesse pour qu’ils puissent préparer le condamné, préparer son transfert à l’unité d’Huntsville, Texas, où il sera exécuté.
Nous ne sommes que des passagers de la vie. Nous croyons tellement tout maîtriser, alors qu’en vérité nous faisons ce que nous pouvons pour tenir sans tomber !
En ce jour si particulier, Brandon (son nom est fictif) est presque jovial, comme s’il était heureux finalement d’en finir, heureux de rejoindre « la vie après la mort » à laquelle il croit si fort. Alors je prie pour que sa foi lui apporte un peu de paix, un peu de joie.

Je l’observe pendant qu’il parle aux gardiens. À ceux qui depuis des années l’ont nourri, accompagné au parloir pour voir sa famille et ses amis. À ceux qui même parfois se sont liés avec quelques membres de son entourage. Ils le conduisent dans le van qui va l’emporter vers le lieu d’exécution. Là où ils vont l’attacher et ensuite l’exécuter ! Il ne montre pas d’animosité ou de haine à leur égard, comme c’est souvent le cas chez la plupart des condamnés que j’ai pu observer.
On peut se demander pourquoi un homme que l’on conduit à la mort ne résiste pas, au dernier moment, et ne montre aucune animosité. Après tant d’années dans ces conditions de vie si particulières, se peut-il qu’il y ait une certaine acceptation de son destin ? Et que d’une certaine façon, en arrivant au terme de ce qu’il a à affronter, il décide d’y faire face plutôt que de se battre contre l’inéluctable ? Passer tant d’années sous la menace de la mort, cela ne donne-t-il pas le temps de se préparer à sa propre fin ?

Quand j’étais à la prison d’Ellis One à Huntsville, je me rappelle avoir rendu visite à un condamné juste avant son exécution. C’était durant la nuit qui précédait, nuit durant laquelle il pouvait faire une liste de tous les gens qu’il souhaitait rencontrer avant d’être enchaîné et conduit à la mort. Alors les gardiens avaient amené un à un tous ceux de la liste jusqu’à sa cellule. Et ils se reculaient pour laisser un peu d’intimité à ses derniers mots prononcés à chacun. Il était 2 heures du matin quand ce fut mon tour. Alors que j’arrivais à sa cellule, il vint à ma rencontre. Et nous sommes restés un long moment à nous regarder profondément sans dire un mot. Sans doute revivions-nous notre première rencontre, et tout le temps passé ensemble à parler de choses si superficielles, seulement pour renforcer nos liens.

Et puis soudain il m’a dit : « Eh bien, mon ami, ça y est ! C’est presque le moment d’y aller » Je n’ai rien répondu de peur que ma voix trahisse mes émotions. Alors il a ajouté : « Mon gars, ne change jamais. Promets-moi juste que tu ne changeras jamais. Continue de triompher de la haine » J’ai hoché la tête, et serré sa main en lui disant combien j’étais désolé que cela finisse ainsi.

« Fini ! s’exclama-t-il ! Mais mon ami, cela commence à peine. Je vais marcher sur les étoiles et demain soir j’irai dormir sur la Lune » Puis ce fut la fin de mon temps de visite. Alors j’ai sorti quelques cigarettes pour les lui donner à travers les barreaux. Il m’a regardé si intensément, tout en murmurant : « Je savais que tu en aurais. Tu en as toujours eu pour moi » Je lui ai demandé alors s’il voulait prier. Et il m’a répondu qu’il était trop tard maintenant. En m’éloignant sans me retourner afin qu’il ne voie pas mes yeux humides, je l’ai entendu répéter : « Je le pense vraiment, mon ami, ne change jamais, garde toujours une longueur d’avance sur la haine » Ils l’ont exécuté cette nuit-là !

Durant les années passées à la prison d’Ellis One Unit, j’ai ainsi partagé les dernières heures de beaucoup de détenus. J’ai appris à les connaître, à les aimer, appris peu à peu à les voir partir. Chacun d’entre eux avait sa propre philosophie. Chacun vivait sa propre vérité au moment de faire face à son exécution. Chacun d’entre eux m’a aidé à me construire en profondeur. Chacun m’a appris à ne jamais baisser les bras devant la cruauté des circonstances. Et même si cela devait arriver, ils ont tous appris à ne pas rester au fond du trou.

Notre nature profonde grandit à travers les expériences que nous traversons tous. Nous pouvons devenir aussi amers que le moment le plus amer que nous vivons… ou bien apprendre à nous dépasser et nous élever même dans les pires moments de l’existence.
Au-delà de toute espérance, chacun peut traverser la pire saleté et en ressortir propre. Oui, il s’agit de toujours garder une longueur d’avance sur la haine. Car à la fin, tout devient une bénédiction quel que soit ce qui nous arrive !

Mais en 1999, George W. Bush a pris la décision, pour des raisons de sécurité, de transférer le « couloir de la mort » dans une nouvelle unité : Polunsky Unit. Et alors nos conditions de vie changèrent totalement. Ici nous sommes dans des cellules isolées d’à peine trois mètres sur deux. Nous ne pouvons plus rendre visite aux autres prisonniers. Nous ne pouvons plus partager les derniers instants d’un condamné. Et désormais les exécutions se font dans une totale discrétion. Ainsi parfois prenons-nous connaissance d’une exécution plusieurs jours après. Il y a beaucoup de codétenus que je voyais tous les jours à la prison d’Ellis, et que je n’ai plus revus depuis dix ans que nous sommes à Polunsky Unit. Et souvent, le seul moyen de les revoir, c’est lorsqu’ils sont conduits à leur exécution.
Le seul signe qui nous indique qu’une exécution va avoir lieu, c’est ce « tap, tap, tap ! » des mains contre les fenêtres. Et chaque fois, je me dis que je ne veux pas regarder, que je ne vais pas regarder, que je refuse d’être le témoin d’un homme conduit à la mort comme du bétail. Mais tandis que ma bouche dit ces mots, mon cœur est déjà enchaîné à chaque souffle du condamné.

Tap, tap, tap ! Et tandis qu’une fois encore je roule mon matelas contre le mur du fond de ma cellule, pour dire mes adieux silencieux à un ami, je vois passer LA vie, dans cette vie qui s’achève.
Tap, tap, tap ! Je me suis souvent demandé pourquoi j’ai été choisi pour expérimenter une existence aussi difficile. Mais les choses ne sont pas toujours faites pour être comprises.
Tap, tap, tap ! Pourtant en voyant partir ce prisonnier à la mort, je comprends que chacune des vies qui est enlevée a donné de la joie à quelques-uns et des larmes à d’autres. Mais que chaque vie, aussi anodine soit-elle, sert une cause plus profonde.
Tap, tap, tap ! Il faut arrêter de se demander ce que l’on a bien pu faire pour mériter tout cela. Il faut au contraire se concentrer sur ce pourquoi on est fait. Et voilà ce « tap, tap, tap ! » qui me rappelle que je pourrais être un meilleur serviteur de l’amour envers les autres. Je reconnais que j’ai beaucoup souffert, et traversé tant d’épreuves en apparences injustes. Mais j’ai tellement gagné en expérimentant la victoire sur toutes ces souffrances.

Peu importe la durée de ma vie et le voyage qu’il me reste à faire. J’entendrai toujours ce « tap, tap, tap ! » contre les carreaux pour me rappeler que, jusqu’au dernier instant, il me faut essayer d’être plus fort que la haine.

Paru dans Libération – Le Mag – 26 et 27 septembre 09 – Chronique de Roger Mac Gowen
Extrait du site pour soutenir Roger McGowen : www.rogermcgowen.fr

Roger McGowen est un noir américain condamné à mort en 1987 à la place de son frère, décédé aujourd’hui. Après 26 ans, 8 mois et 4 jours dans le couloir de la mort, il est aujourd’hui détenu à la prison du Comté de Harris, à Houston, pour y attendre un nouveau procès. Il est l’auteur du livre : « Messages de Vie du couloir de la mort »